Les parrains interdits en Catagne

Religion. Catane, le diocèse sicilien qui fait une croix sur les parrainsTHE NEW YORK TIMES – Aujourd’hui à 05:59

Lors du baptême du petit Antonio Sparti, à l’église Sainte-Marie-de-la-Garde de Catane, en Sicile, le 3 octobre 2021. – PHOTO Gianni Cipriano/The New York Times

Une partie de l’Église catholique sicilienne a interdit pour trois ans la désignation de parrains et marraines lors des baptêmes. Selon le New York Times, les autorités ecclésiastiques locales considèrent que la tradition sert trop souvent à renforcer des liens familiaux. Ou à en tisser d’autres avec la mafia.

La mère avait tout bien préparé pour le baptême : elle avait mis à son fils Antonio une queue-de-pie en satin faite main, avec un chapeau haut de forme assorti de couleur crème, scintillant de strass ; elle avait engagé des photographes et acheté une croix en or pour le bébé ; enfin, elle avait réservé un grand buffet pour tout le clan au Copacabana.

Malgré tout, alors que le prêtre de la paroisse de la ville sicilienne de Catane célèbre la messe selon la liturgie habituelle, en appelant d’abord la famille à renoncer à Satan, puis en versant de l’eau bénite sur la tête du bébé qui gigote, une partie importante du rituel manque. Il n’y a pas de parrain !À LIRE AUSSI Allemagne. À Cologne, le chant du muezzin se fait attendre

“Ce n’est pas bien”, regrette Agata Peri, 68 ans, l’arrière-grand-mère du petit Antonio. “Je n’aurais certainement pas pris une telle décision.” En fait, c’est l’Église qui l’a prise. À partir de ce premier week-end d’octobre, le diocèse de l’Église catholique romaine de Catane a interdit pour trois ans la tradition très ancienne consistant à nommer des parrains et marraines lors des baptêmes. Les responsables ecclésiastiques affirment que cette figure, autrefois essentielle dans l’éducation catholique d’un enfant, a perdu toute signification spirituelle. C’est juste devenu une occasion de se créer un réseau de la part de familles qui cherchent à améliorer leur sort ; c’est l’assurance de recevoir des pendentifs en or, et de se faire des relations intéressantes, parfois avec des caïds locaux qui ont déjà des dizaines de filleuls.

Coutume laïque ou mafieuse ?

Aux dires de l’Église, le parrainage avait été réduit au rang de simple coutume laïque entre parents ou voisins (qui, bien souvent, n’avaient pas la foi ou vivaient dans le péché), et n’était plus désormais qu’un simple moyen de renforcer les liens entre les familles.

Et parfois aussi avec la mafia…

Ainsi, des procureurs italiens se sont penchés sur les actes de baptêmes pour se faire une idée de la façon dont les chefs de la pègre étendent leur influence. Quant aux veuves de mafieux, c’est envers les “vrais Judas” qui trahissent le lien baptismal qu’elles se montrent les plus rancunières devant les tribunaux. Un péché qui fait penser le plus souvent, il faut bien le dire, au Parrain [de Francis Ford Coppola], en particulier à la scène de baptême où Michael Corleone prononce son renoncement à Satan à l’église pendant que ses sbires tuent tous ses ennemis.À LIRE AUSSI Billet. La mafia sicilienne est tombée bien bas

Mais les responsables ecclésiastiques indiquent qu’en fait c’est surtout la laïcisation de cette pratique qui les a conduits à gommer le rôle des parrains-marraines, une habitude qui existe depuis deux mille ans, ou du moins depuis les premiers temps quelque peu incertains de l’Église, lorsque des parrains connus des évêques se portaient garants des convertis pour éviter les infiltrations païennes.

“C’est une expérience”, précise Mgr Salvatore Genchi, le vicaire général de Catane, qui tient entre ses mains une copie de l’interdiction tandis qu’il nous reçoit dans son bureau à l’arrière de la basilique de la ville. Parrain d’au moins quinze filleuls, Mgr Genchi se dit bien qualifié pour assumer ce rôle, contrairement à 99 % des parrains du diocèse, selon ses estimations.

En 2014, l’archevêque Giuseppe Fiorini Morosini de Reggio Calabria [en Calabre], où la mafia ’Ndrangheta est bien enracinée, avait lui aussi proposé que l’on suspende pendant dix ans la pratique des parrains-marraines, en affirmant, dans une lettre adressée au pape François, que cette figure avait été vidée de son sens par la société laïque et qu’elle était devenue tout juste bonne à être exploitée par les mafieux, selon lui.

Il raconte qu’un édile du Vatican, le cardinal Giovanni Angelo Becciu, actuellement poursuivi en justice au Vatican pour blanchiment d’argent, lui avait à l’époque répondu que tous les évêques de Calabre devaient être d’accord avant de poursuivre dans ce sens-là. Cela n’avait pas été le cas.

Le pape François “très attentif”

Mais l’archevêque Morosini avait continué de soulever la question auprès du pape François, qui s’était montré “très attentif”, et lui avait d’ailleurs confié lors d’une rencontre en mai dernier :

Chaque fois que je vous vois, je me souviens du problème des parrains.”

Le père Angelo Alfio Mangano, de l’église Sainte-Marie-d’Ognina, à Catane, se félicite de l’interdiction, en particulier parce qu’elle lui permet de souffler. Car avant, il faisait l’objet de pressions de personnages peu nets sur le plan spirituel, qui proféraient “des menaces contre le curé” pour qu’il les prenne comme parrain.

Parfois, ce statut était utilisé pour faire du chantage social et pratiquer l’usure, mais c’était surtout devenu une méthode pour faire respecter la culture bien ancrée de la parenté rituelle en Sicile.

“Cela crée un lien plus fort entre les familles”, explique Nino Sicali, 68 ans, alors qu’il découpe un espadon à la machette sur le marché aux poissons de Catane. Lorsqu’il est devenu parrain, dit-il, il a rendu la pareille en faisant du père de son filleul un “compare” [“co-père”] de ses propres enfants. Durant des années, il s’est senti obligé d’aider financièrement son compare en difficulté :

Il est mort en me devant 12 000 euros.”

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Certaines familles cherchaient des parrains capables de leur ouvrir des portes.

Salvatore Cuffaro, ancien président de la région sicilienne, estime qu’il n’a pas beaucoup de filleuls de baptême, “à peine une vingtaine”, car il n’a accepté qu’environ 5 % des demandes. Pourtant, toujours selon lui, il était quelqu’un de très sollicité, du fait de ses “principes chrétiens” que des décennies de vie politique ont mis en valeur.

“En dépit de ce que pensent certains prêtres, je me suis intéressé à tous mes filleuls de baptême”, qu’il a incités à aller à l’école catholique.

“Dans nos cœurs, nous savons qu’il a un parrain”

M. Cuffaro, surnommé “Kiss Kiss” à cause de sa tendance à embrasser tout le monde, a purgé près de cinq ans de prison pour avoir aidé à alerter un chef de la mafia qu’il était mis sur écoute. Il rejette ces accusations et nie qu’un mafioso ait déjà servi de parrain à quiconque sur l’île :

Au moins en Sicile, là où je vis, ce genre de choses, ça n’existe pas. Il s’agit uniquement d’un lien religieux ; il n’y a pas d’engagements illégaux.”

Il craint qu’en se débarrassant de cette tradition, l’Église ne “jette le bébé avec l’eau du bain”.

Les parents qui baptisaient leurs enfants dans les églises de Catane le premier dimanche suivant l’interdiction étaient également consternés par la perte d’une tradition à laquelle ils étaient attachés.

“C’est choquant”, lance Jalissa Testa, 21 ans, qui célèbre le baptême de son fils à la basilique de Catane en dansant, tandis que son mari donne la sérénade à un groupe de femmes qui agitent des serviettes blanches. “Dans nos cœurs, nous savons, et ils sauront, qu’il a un parrain.”

Son fils de 6 mois, Giuseppe, dans les bras, Marco Calderone passe devant une coupure de journal accrochée au mur de l’église Sainte-Marie-d’Ognina, où l’on peut lire : “Baptêmes : stop aux parrains et marraines”.

“Pour eux, la pratique sera peut-être abolie, mais pas pour nous !” affirme-t-il.

Ensuite, la famille va prendre la pose sur les marches de l’église, où le photographe de la famille appelle le parrain à se joindre à eux (en demandant : “Vous voyez bien le pendentif avec la croix sur le bébé ?”).

“Salvo !” crie Marco Calderone, en faisant signe au parrain non officiel de les rejoindre.

“Je ne comprends pas pourquoi l’Église fait ça”

Même une famille qui a bénéficié d’une dispense spéciale pour avoir un parrain parce qu’un décès l’a obligée à repousser la date du baptême se dit contrariée par la règle.

“Je ne comprends pas pourquoi l’Église fait ça”, lâche Ivan Arena, 29 ans, qui pourrait bien être le dernier parrain de Catane, après le baptême de son neveu vêtu d’un costume trois pièces bleu pastel et d’une casquette coppola blanche. “Je suis pour qu’on respecte les anciennes traditions.”

Le père Salvatore Cubito bénit Samuel De Luca lors de son baptême à Catane, le 3 octobre 2021. PHOTO Gianni Cipriano/The New York Times

Le père Salvatore Cubito bénit Samuel De Luca lors de son baptême à Catane, le 3 octobre 2021. PHOTO Gianni Cipriano/The New York Times

Après la cérémonie, le prêtre s’avance vers la famille dans la nef centrale. Les femmes ont des tenues chatoyantes à paillettes, et les hommes arborent des coupes de cheveux mulet (courts devant, longs derrière, rasés autour des oreilles). Ils n’ont pas reçu de permission spéciale pour cela !

“Qu’est-ce que ça change ?” dit Nicola Sparti, 24 ans, le père tout fier du bébé, qui dit qu’il “fait des petits boulots par-ci par-là” quand on l’interroge sur sa profession. [“Il fuit les carabiniers sur une moto”, pouvait-on lire dans un article de presse récent à son sujet]. “Le parrain est là un jour, mais le lendemain, il est parti, tandis qu’un père, il est toujours présent.”

Dans la ville voisine, des baptêmes en douce

Nicola Sparti et son épouse se rendent ensuite dans la ville voisine d’Aci Trezza pour une séance de photos devant trois impressionnants rochers qui se dressent dans la mer. Selon la légende, c’est le Cyclope qui les aurait lancés sur le navire d’Ulysse en fuite. Après avoir installé Antonio dans une Mercedes blanche miniature télécommandée, ses parents le regardent parcourir le port en l’encourageant de leurs cris et applaudissements.

Un peu plus haut, le père Giovanni Mammino, vicaire général de la ville, descend les marches de l’église Saint-Jean-Baptiste après avoir célébré un baptême. Son diocèse exige des parrains qu’ils attestent par écrit qu’ils sont croyants et qu’ils n’appartiennent pas à la mafia. Contrairement à Catane, son diocèse a adopté une voie intermédiaire, en autorisant les parrains et marraines, mais sans exiger non plus leur présence, explique le religieux.À LIRE AUSSI Polémique. Un artiste espagnol accusé de “blasphème” pour un clip tourné dans une cathédrale

Désormais, les gens quittent subrepticement le diocèse de Catane et se rendent ailleurs pour les baptêmes.

“Ils continuent à venir ici pour avoir des parrains”, dit le père Mammino.

La famille Sparti, en revanche, a respecté les règles et n’est venue ici que pour le repas. Ils ont effectué un court trajet en voiture pour se rendre au restaurant Copacabana, où ils ont fêté l’événement autour de copieuses platées de pâtes à la pistache, d’un gâteau, de cadeaux et avec plusieurs générations de parents et parrains rassemblées.

Alfio Motta, 22 ans, l’oncle d’Antonio, observe tout cela de derrière la console de DJ, en pensant à ce qui aurait pu être :

Je me sens comme le parrain de cet enfant. Même si je n’en ai pas le titre.”

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